frank et Jean dinde

...Rien quun bout

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Furoncle

 C’est Frank qui le premier en parla : « Tu ne trouves pas que nous ne sommes pas drôle ? » C’est vrai qu’entre eux c’est pas l’éclate comme lors des autres voyages, et la chronique ne dira pas le contraire. C’est vrai que depuis quelques jours un doute identique titillait Jean : « Je me le demande si c’est nous, ou ce pays. »
Il est certain que l’Inde n’inspire pas le bidonnage : la misère et la foi n’autorisent pas le rire, et face à un pauvre mendiant, même la conscience allégée par une aumône, il est difficile de rire, pas plus que des se moquer de leurs rites et croyances.
Puis pour s’assurer que ce n’est pas une défaillance de leur seul système zygomatique, les cousins regardent autour d’eux, sans les rassurer pour autant, ils constatent que les touristes ici sont sérieux, qu’ils s’ébahissent, se défoncent, ou sombre en mystique, ils le font avec un sérieux affligeant : pas un pet d’humour.

C’est le sens critique qui permet la moquerie et le rire, et à force de l’étouffer dans des bons sentiments gluants on meure d’ennui.

 Varanasi saddhus d'operette
 Une fois l’étonnement et la surprise passés, quand l’ébahissement est retombé, alors sans le fard de la nouveauté apparaissent les choses telle qu’elles sont. De même pour Bénares, il a fallu comme à une vieille femme indienne, dérouler son sari jaune pour qu’apparaisse son corps meurtri, usé, sale et vieux. Enfin la vieille ville dénudée, révèle les cors, cales, dartres, escarres, poux, rides et souillures dont elle est faite .
 
Les jours tranquilles sur les bords du Gange, sont rapidement devenus pénibles. Non que la vie à Bénares se soit soudainement transformée en enfer. La ville est resté paisible. Mais en même temps que la rougeur sur le front de Jean se transformait en furoncle, son irritation se muait en colère.

Alors tous les inconvénients de Bénarès, qui ne sont que ceux d’une ville touristique en Inde, on prit toute leur ampleur. Et tous ces quémandeurs qui pullulent sur les ghats, qui n’étaient pas plus dérangeants que des moustiques, son devenus par le miracle du désenchantement une plaie vive.

 Varanasi le temps se gâte
 -Les bateliers collant insistant et leur caquettement incessant : boat boat botbotbotte.
-Les masseurs agressifs qui une fois votre main coincée dans la leur vous la broyaient pour vous imposer un massage ayurvédique.
- Les coiffeurs et barbier, peu agressif et pas si barbant
- Les sadhus aussi : ces saints hommes, qui sont censés avoir renoncer aux biens terrestres, mais vivent de l’aumône. La plupart ne sont que des mannequins, ils pausent pour les touristes et n’hésitent pas à gueuler si d’aventure on les photographie sans les rémunérer.
- Les gamins qui vendent des fleurs pour les puja : en fait ce sont de mini radeau en feuille, avec des fleurs et une bougie au centre, on l’allume et la pose sur Mama-Ganga pour qu’il emporte la flamme au loin. C’est inutile comme toutes les prières, mais c’est jolie.
- Sans oublier les brahmanes, qui vous croisent sur les ghats, vous oblitère le front, et réclament un don pour cette bénédiction. (Au début Jean à cru que sa rougeur était du à une infection due à leur bénédiction – il est si réfracteur au religieux.)
-Les mendiants : évidemment nombreux avec tous leur « spécialité », plus ils sont éclopés, plus leur handicape est voyant et glauque, mieux c’est, tel le lépreux qui avec regard suppliant tend ses moignons.
 Varanasi mendiant
 La béatitude sirupeuse se manifeste aussi par l’absence de jugement critique, qui gagne le touriste, face à leur religion. C’est une chose que de critiquer la foi, mais on n’est pas obligé d’accepter benoîtement toutes les inepties qu’implique la dévotion. Et voir des indous par milliers faire leurs ablutions dans une eau fangeuse et insalubre – les normes prescrivent un tau de bactérie coliforme inférieur à 500 par 100 ml, dans le Gange il dépasse 1,5 million – peut difficilement  laisser admiratif un esprit sain. De même que s’extasier devant, leur panthéon de dieux kitchs et enfantins, leur croyance en le karma et la réincarnation,  et le système injuste de castes, toute une gangue instaurées par les brahmanes pour figer la société à leur avantage et faire accepter au peuple l’injustice qui pèse sur eux.
 Varanasi saddhu en colère
 Le furoncle de Jean, à l’image de la rage qui bouillonne en lui, veut sortir, et sur son front c’est un Everest purulent qui pousse. Devant la glace il presse le chancre. Il grimace de douleur. Soudain, avec un bruit sec, le pustule cède et une giclé putride s’écrase sur la glace. Une douleur lancinante lui traverse le crâne. Il voit des étoiles et, comme la merde du cul des vaches, la fange le long du Gange, un filet de sang mêlé au pus lui coule sur du nez. Sa vue se brouille, il titube, se sent partir, puis s’effondre dans la salle de bain. Dans sa chute il heurte cuvette de chiotte et s’évanoui.

La première chose que je perçois est la puanteur. Une odeur de mort. Puis dans le brouillard qui m’entoure je perçois un son qui se détache du brouhaha : shriiiik-toc shriiiik-toc shriiiik-toc qui se rapproche. J’ouvre un œil, le pue me brouille la vue. Je veux m’essuyer le visage, mais un éclair de douleur me traverse le cerveau. Je laisse retomber ma main. J’essaye de me concentrer. Mais tout est confus. Je ne sais ni où je suis, ni comment j’y suis arrivé. Le bruit s’approche. J’entends un autre bruit. Un raclement de gorge, rugueux comme un éboulement de pierres dans un ravin, puis chtouuff, je reçois quelque chose de chaud et mouillé sur le visage. Une salve de rires. Et le bruit qui approche encore. La peur me gagne. J’essaye encore d’ouvrir les yeux : toujours ce brouillard. Doucement j’approche ma main et me frotte les yeux. Ma vue a beau être trouble, je vois clairement autour de moi des têtes hirsutes, hilares, grimaçantes, borgnes ou hargneuses. Ils sont une dizaine autour de moi, mais peu de compassion. J’essaie de me redresser. Tous se reculent, comme effrayés, mais devant ma faiblesse, ils resserrent le cercle. J’ai peur. Shriiiik-toc shriiiik-toc shrik, le bruit s’arrête juste à coté. Un ordre incompréhensible, et les visages s’écartent pour laisser apparaît un visage, ou ce qu’il en reste : sous une tignasse hirsute et sale, un œil perçant ne comble pas le vide laissé par l’autre, absent, à la place du nez, une vilaine cicatrice, et en dessous la bouche qui s’ouvre en grand, laissant entrevoir une seule dent, avant d’émettre un rire grinçant. L’homme, si l’on peut encore employer ce mot, s’appuie sur un bambou qui lui sert de deuxième jambe. Il me dévisage, puis regarde les autres qui se taisent. En appui sur sa canne il se baisse, son visage s’approche lentement du mien, il tend sa main libre vers mon visage. Je me crispe.
Jean ! Jean ça va ? j’ouvre les yeux, je vois la crinière blanche et le visage rassurant de Frank.

Frank aide Jean à se relever et l’accompagne jusqu’au lit. Puis il lui essuie le visage. Jean est secoué, plus par son cauchemar que par le choc. Reprenant ses esprits, il raconte à Frank son aventure.
-T’as eu chaud, un peu plus tu te retrouvais estropié à faire la manche sur les ghats.
C’est vrai qu’ici il s’en raconte de drôle sur les mendiants : des femmes louent des enfants invalides pour faire la manche, ou même, les clochards organisés en pègre, estropient certains enfants pour en faire des mendiants plus efficaces, parce que plus pitoyables. Et certains endroits prés des ghats et de la gare ressemblent à la cour des miracles.

Il est temps pour les cousins de laisser le Gange à sa fange et de prendre le premier train pour Goa.